Vous écoutez quelqu’un vous donner une adresse tout en essayant de la noter.
Vous faites un calcul de tête.
Vous lisez une longue phrase et devez garder son début en mémoire pour comprendre sa fin.
Vous préparez un repas et essayez de vous rappeler ce que vous étiez venu chercher dans le frigo.
Dans toutes ces situations, vous utilisez votre mémoire de travail.
Cette fonction cognitive est essentielle dans notre vie quotidienne. Pourtant, elle possède une caractéristique importante que nous oublions souvent :
elle est très limitée.
Et lorsqu’on essaie de lui en demander trop, les informations commencent à se perdre.
Mémoire à court terme et mémoire de travail : quelle différence ?
Les deux termes sont parfois utilisés comme synonymes, et leur définition varie légèrement selon les modèles théoriques.
Pour simplifier, on peut néanmoins faire une distinction utile.
La mémoire à court terme permet principalement de maintenir temporairement une petite quantité d’informations.
Par exemple :
retenir quelques secondes un numéro que l’on vient de vous dicter ;
garder en tête un nom avant de le noter ;
retenir brièvement une succession de positions sur un écran.
La mémoire de travail va plus loin : elle permet de garder certaines informations momentanément disponibles tout en les utilisant pour réaliser une tâche.
Par exemple, si je vous demande :
27 + 18 = ?
vous devez garder certains résultats intermédiaires en tête tout en poursuivant votre calcul.
Même chose lorsque vous essayez de comprendre :
« Le livre que l’étudiante rencontrée hier à la bibliothèque m’avait recommandé était finalement épuisé. »
Pour comprendre la fin de la phrase, vous devez maintenir et organiser ce qui a été présenté au début.
La mémoire de travail constitue donc une sorte de petit espace mental temporaire dans lequel nous maintenons les informations dont nous avons besoin pour penser et agir.
Un système essentiel pour les activités complexes
La mémoire de travail intervient dans de très nombreuses situations :
comprendre un texte ou une conversation, suivre une consigne comportant plusieurs étapes, résoudre un problème, raisonner, calculer mentalement, organiser une tâche, prendre des notes tout en écoutant, comparer plusieurs informations ou encore garder son objectif en tête pendant que l’on agit.
Elle joue donc un rôle important dans les apprentissages scolaires et universitaires, mais aussi dans la vie professionnelle et quotidienne.
Imaginez que quelqu’un vous dise :
« Va dans la chambre, prends le pull bleu qui est sur la chaise, puis descends-le avec les chaussures qui sont à côté du lit. »
Il faut maintenir plusieurs éléments en tête tout en se déplaçant et en résistant à ce qui pourrait détourner votre attention en chemin.
Chez un enfant, une consigne de ce type peut déjà représenter une charge importante.
Chez l’adulte aussi, les difficultés apparaissent rapidement dès que la tâche devient complexe ou que l’environnement ajoute des distractions.
Mais combien d’informations peut-on garder en tête ?
Pendant des décennies, on a souvent cité le fameux chiffre de 7 ± 2 éléments, proposé par le psychologue George Miller en 1956.
Cette formule est devenue extrêmement célèbre.
Mais elle ne doit plus être comprise comme une capacité fixe de notre mémoire à court terme.
Lorsque l’on contrôle mieux les stratégies de répétition, le regroupement des informations et l’utilisation des connaissances déjà acquises, notre capacité immédiate semble généralement se limiter à quelques unités d’information, souvent autour de trois à cinq selon les tâches.
Et surtout, il n’existe probablement pas un nombre magique valable dans toutes les situations.
Notre performance dépend du matériel, de nos connaissances, de notre attention, du temps disponible et des stratégies que nous utilisons.
Pourquoi pouvons-nous parfois retenir beaucoup plus ?
Parce que nous ne mémorisons pas toujours chaque élément séparément.
Imaginons cette série de lettres :
M S F O N U F M I D S K
Douze lettres isolées seraient difficiles à retenir.
Mais quelqu’un connaissant les acronymes MSF, ONU, FMI et DSK peut spontanément percevoir :
MSF – ONU – FMI – DSK
Il ne traite alors plus douze éléments indépendants, mais quatre ensembles familiers.
C’est ce que l’on appelle le chunking, ou regroupement en unités significatives.
Nos connaissances en mémoire à long terme nous permettent ainsi de compresser l’information et d’utiliser plus efficacement notre espace mental limité.
C’est d’ailleurs une raison fondamentale pour laquelle les experts paraissent parfois avoir une mémoire extraordinaire dans leur domaine.
Un joueur d’échecs expérimenté ne voit pas une série de pièces indépendantes sur un échiquier : il reconnaît des configurations familières.
Un médecin expérimenté peut regrouper plusieurs symptômes en une même hypothèse clinique.
Un musicien reconnaît des structures là où le débutant doit encore traiter les notes séparément.
Plus nous possédons de connaissances organisées dans un domaine, moins chaque nouvelle information occupe d’espace mental.
La mémoire de travail dépend énormément de l’attention
Notre mémoire de travail n’est pas un simple contenant.
Elle dépend aussi de notre capacité à maintenir les informations pertinentes au premier plan et à éviter qu’elles soient remplacées par autre chose.
Imaginez que vous soyez en train de calculer mentalement le prix de plusieurs achats.
Quelqu’un vous pose soudainement une question.
Vous répondez.
Puis vous revenez à votre calcul :
« J’en étais où, déjà ? »
L’information temporaire a été perdue ou rendue moins accessible parce qu’une autre information est venue entrer en compétition.
C’est pourquoi les performances en mémoire de travail peuvent varier énormément selon le contexte.
Fatigue, manque de sommeil, stress, préoccupations, douleur, bruit, notifications, interruptions ou multitâche peuvent tous rendre son utilisation plus difficile.
Une personne peut donc parfaitement réussir une tâche de mémoire de travail dans le calme d’un cabinet et se sentir beaucoup plus en difficulté lorsqu’elle doit gérer simultanément un téléphone qui sonne, plusieurs demandes, une conversation et une échéance urgente.
Et dans le TDAH ?
À l’échelle des groupes, les personnes présentant un TDAH obtiennent plus fréquemment des performances faibles dans certaines tâches de mémoire de travail.
Mais le profil est très variable.
Toutes les personnes avec un TDAH n’ont pas une faible capacité de mémoire de travail mesurée par les tests.
Dans la vie quotidienne, le problème peut aussi venir de la régulation de l’attention : perdre le fil après une distraction, oublier l’objectif initial d’une action, ne plus savoir ce que l’on était venu chercher, ou avoir du mal à garder plusieurs informations actives lorsque beaucoup de choses se passent simultanément.
Autrement dit, ce qui ressemble à un problème de « mémoire » peut parfois être en grande partie un problème de maintien de l’information face aux interférences.
Et inversement, une faiblesse en mémoire de travail n’est pas spécifique au TDAH et ne permet évidemment pas, à elle seule, de poser ce diagnostic.
Et quand on est anxieux ou préoccupé ?
L’anxiété ne « détruit » pas la mémoire de travail.
En revanche, les préoccupations peuvent occuper une partie des ressources attentionnelles dont nous avons besoin pour réaliser une tâche.
Vous essayez de lire un rapport, mais une pensée revient :
« Et si ça se passe mal demain ? »
Vous recommencez le paragraphe.
Puis une autre pensée arrive.
Et vous vous rendez compte que vous avez parcouru une demi-page sans savoir ce que vous venez de lire.
Le problème n’est pas nécessairement que votre capacité de mémoire ait diminué. Une partie de votre espace mental est simplement mobilisée ailleurs.
C’est particulièrement visible lorsque nous devons simultanément traiter une tâche complexe et gérer des pensées ou émotions qui réclament notre attention.
Pourquoi fatigue et surcharge nous font-elles « perdre le fil » ?
Lorsque nous sommes très fatigués ou en surcharge, plusieurs fonctions utiles au maintien d’un objectif deviennent moins efficaces.
Nous sommes davantage distractibles.
Nous perdons plus facilement le fil d’une tâche.
Nous oublions ce que nous étions sur le point de faire.
Nous devons relire plusieurs fois la même information.
Nous avons davantage besoin d’écrire pour ne pas oublier.
Il serait néanmoins trop simple de conclure que la mémoire de travail est « abîmée ».
Après une période d’épuisement, une commotion cérébrale ou dans certaines difficultés émotionnelles, les plaintes cognitives résultent souvent d’une combinaison de facteurs : attention, fatigue, sommeil, vitesse de traitement, charge émotionnelle, douleur, fonctions exécutives…
C’est justement l’intérêt d’une évaluation neuropsychologique lorsque ces difficultés deviennent importantes : comprendre quels mécanismes contribuent réellement aux difficultés rencontrées.
Peut-on entraîner sa mémoire de travail ?
C’est une question très étudiée.
On peut effectivement s’entraîner à des exercices de mémoire de travail et devenir meilleur à ces exercices.
Le problème est le transfert.
Si vous vous entraînez longuement à retenir des séries de chiffres ou à réaliser une tâche informatique particulière, vous améliorerez probablement votre performance sur cette tâche et parfois sur des tâches proches.
Mais cela ne signifie pas nécessairement que vous deviendrez soudain meilleur pour organiser votre travail, apprendre vos cours, raisonner ou ne plus oublier ce que vous devez faire au quotidien.
Les recherches sur l’entraînement cognitif montrent que le transfert vers des capacités très différentes de celles qui ont été entraînées reste généralement limité ou incertain.
Pour la vie quotidienne, il est donc souvent plus utile de chercher à mieux utiliser et surtout moins surcharger sa mémoire de travail que d’essayer d’en augmenter artificiellement la capacité.
Comment mieux fonctionner avec une mémoire de travail limitée ?
La première stratégie consiste à accepter une réalité fondamentale :
notre cerveau n’est pas conçu pour tout garder en tête.
Il est souvent plus efficace de modifier la tâche ou l’environnement.
Externaliser ce qui peut l’être
Agenda, liste, notes, calendrier, rappels, checklist, tableau blanc…
Chaque information que vous n’avez plus besoin de maintenir mentalement libère de l’espace pour réfléchir.
Écrire n’est pas « tricher avec sa mémoire ».
C’est utiliser intelligemment un outil externe pour compenser une limitation normale du cerveau humain.
Si vous devez réfléchir à un problème complexe, déposez les différents éléments sur papier plutôt que d’essayer de tout manipuler mentalement.
Vous pourrez alors utiliser vos ressources pour raisonner sur l’information plutôt que pour simplement essayer de ne pas l’oublier.
Réduire les interruptions
Chaque interruption peut faire disparaître une partie du contenu actuellement maintenu en mémoire de travail.
Lorsque vous réalisez une tâche complexe, limiter les notifications, fermer les fenêtres inutiles ou travailler dans un environnement plus calme peut donc avoir un effet très concret.
Ce n’est pas seulement une question de « concentration ».
C’est aussi une manière de protéger ce que vous êtes momentanément en train de garder en tête.
Découper les consignes
Une longue liste d’instructions surcharge rapidement la mémoire de travail.
Mieux vaut parfois :
Étape 1 → je la réalise.
Étape 2 → je vérifie.
Étape 3 → je poursuis.
Chez un enfant, dire trois consignes successives puis s’étonner qu’il n’en réalise qu’une n’est pas toujours très réaliste.
Chez l’adulte non plus.
Regrouper l’information
Le chunking permet de réduire le nombre d’éléments à maintenir.
Les titres, catégories, acronymes, schémas et structures logiques sont donc précieux.
Au lieu d’essayer de retenir dix informations indépendantes, cherchez :
« Quelles sont les trois grandes idées qui organisent tout le reste ? »
Utiliser ses connaissances
Plus vous connaissez un sujet, plus les nouvelles informations peuvent s’intégrer à des structures déjà existantes.
C’est une autre raison pour laquelle il est utile, lorsqu’on apprend quelque chose de difficile, de commencer par acquérir une vue d’ensemble et un vocabulaire de base.
Sans connaissances préalables, chaque nouvelle notion constitue presque une unité indépendante à maintenir.
Avec l’expertise, plusieurs informations peuvent être regroupées en un seul concept.
« Je dois absolument m’en souvenir » : le pouvoir de l’externalisation
Nous utilisons parfois notre mémoire de travail comme une liste de rappels permanente :
« Ne pas oublier d’appeler. »
« Acheter du dentifrice. »
« Répondre au mail. »
« Demander ça à Paul. »
« Rendez-vous jeudi. »
Et nous essayons de maintenir toutes ces intentions actives pour éviter de les perdre.
C’est extrêmement coûteux.
Les déposer dans un système externe fiable — agenda, liste de tâches ou rappel — permet de ne plus devoir continuellement les maintenir mentalement.
Cela ne signifie pas que le cerveau les oubliera immédiatement.
Mais il n’a plus besoin de tenter constamment de nous les rappeler.
C’est ce que l’on appelle parfois le cognitive offloading : transférer une partie de la charge cognitive vers l’environnement.
Et lorsque les pensées tournent en boucle la nuit ?
La nuit, les préoccupations et les tâches non terminées peuvent facilement revenir à l’esprit.
Sans les activités et distractions de la journée, notre attention se tourne davantage vers nos pensées internes.
Essayer de résoudre un problème à deux heures du matin n’est pourtant pas toujours très productif.
Une stratégie simple consiste à externaliser ce qui nous préoccupe.
Écrire :
ce que je ne veux pas oublier ;
ce qui m’inquiète ;
la prochaine action que je pourrai entreprendre demain.
peut permettre de ne plus devoir continuellement maintenir ces informations mentalement.
Quelques travaux expérimentaux suggèrent même qu’écrire brièvement les tâches à effectuer avant le coucher peut faciliter l’endormissement chez certaines personnes.
Ce n’est évidemment pas un traitement de l’insomnie ou de l’anxiété.
Mais cela illustre bien un principe général :
lorsqu’une information n’a pas besoin de rester dans notre tête, nous pouvons la déposer ailleurs.
Une mémoire de travail efficace n’est pas une mémoire qui retient tout
Nous avons parfois tendance à considérer les oublis momentanés comme une défaillance de notre cerveau.
Pourtant, notre système cognitif doit en permanence sélectionner certaines informations et en laisser disparaître d’autres.
Si toutes les informations qui traversaient notre esprit restaient simultanément actives, penser deviendrait impossible.
Le but n’est donc pas de conserver le maximum d’informations.
Il est de conserver les bonnes informations, au bon moment, suffisamment longtemps pour réaliser ce que nous sommes en train de faire.
Et lorsque la tâche dépasse nos capacités ?
Papier, téléphone, agenda, schéma, checklist…
L’environnement peut devenir une extension très efficace de notre cognition.
Une bonne mémoire de travail n’est finalement pas celle qui retient tout, mais celle qui sait quoi garder, quoi organiser… et quoi déposer ailleurs.
Références
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