Développer le goût et l’habitude de la lecture chez les jeunes 

Apprendre à lire demande des efforts, de la pratique et un enseignement adapté.

Mais savoir lire ne suffit pas pour devenir quelqu’un qui aime lire.

Certains enfants acquièrent rapidement une bonne technique de lecture sans jamais penser spontanément à prendre un livre pendant leur temps libre. D’autres découvrent très tôt le plaisir de se plonger dans une histoire et deviennent des lecteurs passionnés.

Comment favoriser ce plaisir ?

Il n’existe évidemment aucune recette permettant de fabriquer un « enfant lecteur ». Les goûts diffèrent, les tempéraments aussi, et certains enfants seront toujours davantage attirés par le sport, la musique, les jeux, le dessin ou mille autres activités.

Mais l’environnement familial peut créer des conditions qui donnent aux livres davantage de chances de trouver leur place dans la vie de l’enfant.

Le plaisir de lire est devenu plus difficile à installer

Les livres doivent aujourd’hui partager notre temps libre avec une quantité considérable d’autres activités.

Jeux vidéo, vidéos, réseaux sociaux, messageries, séries et contenus courts sont disponibles immédiatement et quasiment partout.

Dans plusieurs enquêtes récentes, les enfants et adolescents déclarent d’ailleurs lire moins souvent pour leur plaisir qu’auparavant.

Cela ne signifie pas que les écrans sont forcément « mauvais » ou que le cerveau serait devenu incapable d’apprécier les livres.

Le problème est plus simple :

une activité qui demande quelques minutes avant de nous absorber entre en concurrence avec des activités accessibles en une seconde.

Lorsque l’on s’ennuie cinq minutes, sortir son téléphone demande moins d’initiative que choisir un livre, retrouver sa page et entrer progressivement dans une histoire.

Les habitudes se construisent aussi à partir de ce qui est facilement disponible.

Il devient donc particulièrement utile de préserver, dans la vie familiale, des moments et des espaces où autre chose que les écrans peut spontanément trouver sa place.

Commencer tôt : l’histoire partagée

L’un des moyens les plus simples de familiariser un enfant avec les livres consiste à lui lire des histoires bien avant qu’il sache lire.

À cet âge, le livre n’est pas un exercice scolaire.

C’est :

une voix connue, une histoire drôle ou inquiétante, des images, de la proximité, des questions, des personnages auxquels on s’attache et souvent un moment privilégié avec un adulte.

Tout cela contribue à associer très tôt le livre à une expérience agréable.

Le rituel de l’histoire du soir est formidable pour cela, mais il n’a rien de magique.

On peut aussi lire :

  • dans le canapé après l’école ;

  • au petit-déjeuner le week-end ;

  • dans le train ;

  • dans une salle d’attente ;

  • sous une couverture un dimanche après-midi.

Le plus important est moins l’heure choisie que la régularité et le plaisir partagé.

Lire avec l’enfant plutôt que lui faire passer un test

Lire une histoire ensemble peut également être un formidable moment de langage.

On peut expliquer un mot inconnu, commenter une illustration, anticiper ce qui va arriver ou parler de ce qu’un personnage ressent.

Mais attention à ne pas transformer chaque page en interrogation :

« Qu’est-ce qu’il vient de faire ? »

« Pourquoi ? »

« Et comment s’appelle ce personnage ? »

« Tu te rappelles ce qui s’est passé hier ? »

Quelques échanges spontanés enrichissent énormément la lecture.

Un contrôle de compréhension permanent peut, au contraire, faire disparaître le plaisir.

Tous les livres n’ont pas besoin de devenir une activité pédagogique.

Parfois, il suffit de lire et de profiter de l’histoire.

Continuez à leur lire des histoires… même lorsqu’ils savent lire

Lorsque l’enfant commence à lire seul, les parents ont parfois le réflexe de cesser progressivement de lui lire des histoires :

« Maintenant, c’est à toi de lire. »

Pourtant, il n’y a aucune raison d’arrêter aussi vite.

La capacité de compréhension d’un enfant est généralement plus avancée que sa capacité à lire lui-même de manière fluide.

Un jeune lecteur peut donc prendre énormément de plaisir à écouter un roman qu’il serait encore incapable de lire seul.

Et même chez un enfant plus âgé, lire ensemble peut conserver une fonction différente :

partager une histoire.

On peut lire un chapitre à tour de rôle, écouter ensemble un livre audio lors d’un trajet, suivre une série de romans en famille ou simplement continuer l’histoire du soir aussi longtemps que l’enfant en a envie.

Savoir lire seul ne rend pas inutile le plaisir d’être lu.

Leur donner réellement le droit de choisir

Votre enfant ne jure que par Picsou, les mangas, Mortelle Adèle, le football, Minecraft ou les livres sur les dinosaures ?

Très bien.

S’il lit spontanément parce qu’un sujet l’intéresse, une partie essentielle du travail est déjà faite.

Les recherches sur la motivation montrent que pouvoir choisir ce que l’on lit favorise le plaisir et l’engagement.

Cela paraît évident, mais les adultes ont parfois une idée assez précise de ce qui constitue une « vraie lecture ».

Un roman serait mieux qu’une BD.

Un classique mieux qu’un manga.

Un documentaire moins noble qu’un roman.

Pourquoi ?

Pour développer l’habitude de lire, il est particulièrement utile que l’enfant découvre d’abord :

« Il existe des livres qui parlent de choses qui me passionnent. »

Romans, BD, mangas, documentaires, magazines, biographies, albums, livres humoristiques, fantasy…

Tout cela peut faire partie d’une vie de lecteur.

Un livre trop difficile donne rarement envie de lire

Il existe cependant une nuance importante.

Le plaisir de lire dépend aussi de la facilité avec laquelle on peut entrer dans le texte.

Un enfant qui doit consacrer toute son énergie à déchiffrer chaque mot n’a pas la même expérience qu’un lecteur qui oublie progressivement qu’il est en train de lire.

Avant de conclure :

« Mon enfant n’aime pas lire »,

il peut donc être utile de se demander :

« Est-ce que lire lui demande beaucoup plus d’effort qu’aux autres ? »

Certains enfants évitent les livres simplement parce que la lecture reste lente, fatigante ou difficile.

Dans ce cas, lui répéter qu’il devrait lire davantage pour progresser risque parfois d’ajouter de la culpabilité à la difficulté.

Il faut évidemment continuer à développer ses compétences en lecture, mais également préserver son accès au plaisir des histoires.

On peut par exemple lui lire des livres, utiliser des livres audio en complément, choisir des textes plus accessibles ou alterner les lecteurs.

Un livre audio ne remplace pas l’entraînement nécessaire au décodage.

Mais il peut permettre à un enfant en difficulté de découvrir malgré tout des histoires, du vocabulaire et des univers auxquels son niveau de lecture autonome ne lui donne pas encore accès.

Mettre les livres sur le chemin

Nous choisissons davantage ce que nous voyons.

Un livre enfermé dans une bibliothèque à l’étage a moins de chances d’être ouvert qu’une BD laissée sur la table du salon.

On peut donc simplement :

  • laisser quelques livres visibles ;

  • changer régulièrement ceux qui sont proposés ;

  • installer des livres près du lit ou du canapé ;

  • emprunter régulièrement à la bibliothèque ;

  • aller parfois en librairie uniquement pour regarder ;

  • laisser l’enfant choisir lui-même ce qu’il souhaite emprunter.

Il ne s’agit pas de transformer la maison en bibliothèque.

Il s’agit de rendre l’action :

« prendre quelque chose à lire »

aussi naturelle et facile que possible.

Montrer que les adultes lisent aussi

Les enfants observent énormément ce que font les adultes.

Si nous leur répétons :

« Va lire un peu, c’est bon pour toi »

pendant que nous passons nous-mêmes notre temps libre sur notre téléphone, le message implicite est assez clair :

la lecture est une activité pour les enfants et l’écran une récompense pour les adultes.

Il n’est évidemment pas nécessaire de jouer artificiellement au parent lecteur.

Mais si vous aimez lire, laissez votre enfant vous voir lire.

Et si vous lisez principalement sur une liseuse ou un téléphone, dites parfois simplement ce que vous êtes en train de lire : pour un enfant, un adulte regardant un écran est impossible à distinguer d’un adulte consultant Instagram.

Parler d’un roman qui vous passionne ou rire devant un passage montre aussi que les adultes ne lisent pas uniquement parce que c’est instructif.

Créer des moments où la lecture peut arriver

Une habitude a besoin d’une place dans le quotidien.

Cela peut être :

20 minutes avant de dormir.

Un moment calme après le repas.

Le dimanche matin.

Un trajet en train.

Un temps de lecture familial où chacun choisit son livre.

L’objectif n’est pas nécessairement d’imposer :

« Tu dois lire trente minutes par jour. »

Chez certains enfants, une obligation très scolaire peut produire exactement l’effet inverse de celui recherché.

On cherche plutôt à créer régulièrement une situation dans laquelle :

il y a du temps, un livre accessible et peu d’alternatives concurrentes.

Puis laisser la lecture faire son travail.

Et les écrans ?

Il n’est pas nécessaire d’opposer systématiquement livres et écrans.

Un enfant peut lire un ebook, une bande dessinée numérique ou découvrir un roman parce qu’il a vu passer sa couverture sur les réseaux sociaux.

Les recherches comparant lecture papier et numérique chez les enfants donnent d’ailleurs des résultats plus nuancés que l’opposition « papier = profond, écran = superficiel ».

Selon le type de texte, l’âge, le support et les conditions de lecture, les résultats varient.

Le problème principal du smartphone est souvent moins l’écran lui-même que tout ce qui se trouve autour du texte :

notifications, messages, liens, vidéos et possibilité permanente de changer d’activité.

Pour une lecture prolongée, un livre papier ou une liseuse sans distractions peut donc simplement faciliter l’immersion.

Et pour les moments où l’on souhaite que l’enfant découvre autre chose, il est parfaitement légitime de mettre temporairement téléphone, tablette et console à distance.

Créer des limites n’est pas diaboliser les écrans. C’est protéger une diversité d’activités.

Ne pas trop utiliser les récompenses

Promettre :

« Si tu lis vingt pages, tu peux jouer à la console »

peut être efficace à court terme.

Mais le message implicite devient rapidement :

la lecture est l’effort pénible qui permet d’obtenir la vraie récompense.

Pour installer durablement le goût de lire, mieux vaut autant que possible faire émerger les récompenses contenues dans l’activité elle-même :

connaître la suite, rire, apprendre quelque chose, avoir peur, comprendre un personnage, entrer dans un autre univers.

Cela n’interdit évidemment pas toute forme d’encouragement.

On peut célébrer le fait qu’un enfant ait terminé son premier gros roman ou lui offrir un livre qu’il attendait.

Mais l’objectif reste progressivement :

« Je lis parce que j’y trouve quelque chose qui me plaît »

plutôt que :

« Je lis parce que quelqu’un me donne quelque chose ensuite. »

Parler des livres

La lecture n’est pas nécessairement une activité solitaire.

Les lecteurs aiment recommander des livres, raconter une histoire, débattre d’un personnage ou attendre ensemble la sortie du prochain tome.

Avec un enfant ou un adolescent, on peut donc simplement demander :

« Tu l’aimes bien ? »

« C’est quoi qui te plaît dans cette série ? »

« Tu crois que ça me plairait ? »

Et surtout écouter la réponse.

Pour un adolescent, les recommandations des amis, des réseaux sociaux ou d’une communauté de lecteurs peuvent parfois devenir plus importantes que celles des parents.

Ce n’est pas un problème.

C’est même une très bonne nouvelle si la lecture devient aussi une activité sociale qui lui appartient.

Les livres développent aussi le langage et la compréhension des autres

Les livres exposent les enfants à un vocabulaire et à des structures de phrases qu’ils ne rencontrent pas toujours dans les conversations ordinaires.

La lecture partagée constitue ainsi un contexte particulièrement riche pour le développement du langage et l’apprentissage de nouveaux mots.

Les histoires offrent également une occasion naturelle de parler des pensées, des intentions et des émotions :

Pourquoi a-t-il fait cela ?

Elle a l’air vexée, non ?

Qu’est-ce que tu aurais fait à sa place ?

La recherche suggère que la lecture partagée peut soutenir certaines compétences socioémotionnelles, surtout lorsque l’histoire devient l’occasion d’un échange avec l’adulte.

Mais là encore, inutile d’en faire un exercice.

Les personnages et les histoires font souvent très bien le travail tout seuls.

Et si mon enfant ne devient jamais un grand lecteur ?

Ce n’est pas un échec parental.

Certaines personnes adorent les romans.

D’autres préfèrent apprendre par des documentaires, écouter des podcasts, créer, faire de la musique, bricoler ou passer leur temps dehors.

Le but n’est pas que tous les enfants deviennent des adultes capables de lire trois romans par semaine.

Il est plus raisonnable de leur donner :

les compétences nécessaires pour lire facilement, l’accès à des livres variés et suffisamment d’expériences positives pour qu’ils sachent que la lecture peut être une source de plaisir.

Ce qu’ils en feront ensuite leur appartient.

En résumé

Pour favoriser le goût de la lecture :

  • Lisez avec eux tôt… et ne vous pressez pas d’arrêter.
  • Laissez-les choisir leurs lectures. BD et mangas comptent.
  • Proposez des livres adaptés à leurs compétences et à leurs passions.
  • Gardez les livres accessibles et visibles.
  • Créez des moments où rien ne concurrence immédiatement la lecture.
  • Laissez-les vous voir lire pour votre propre plaisir.
  • Parlez des livres sans transformer la conversation en interrogation.
  • Si lire est très difficile, traitez la difficulté plutôt que d’attribuer trop vite le problème à un manque de motivation.

Le meilleur objectif n’est probablement pas :

« Mon enfant doit lire. »

mais :

« J’aimerais qu’il découvre qu’un livre peut parfois être exactement l’endroit où il a envie d’être. »

Références

Berry, F., Vardy, E., Phelan, H., McMaster, K., & Wood, C. (2026). Turning Up the Volume on Reading in Middle Childhood: A Systematic Review of Shared Reading Practices With Children Aged 7–11. Reading Research Quarterly.

Clinton-Lisell, V., Strouse, G., & Langowski, A. M. (2024). Children’s engagement during shared reading of ebooks and paper books: A systematic review. International Journal of Child-Computer Interaction, 39, 100632.

Flack, Z. M., Field, A. P., & Horst, J. S. (2018). The effects of shared storybook reading on word learning: A meta-analysis. Developmental Psychology, 54(7), 1334–1346.

Hare, A., et coll. (2024). Children’s reading outcomes in digital and print mediums: A systematic review. Journal of Research in Reading.

Nan, J., & Tian, Y. (2025). Parent–child shared book reading challenges and facilitators: a systematic review and meta synthesis. Frontiers in Psychology, 16.

National Literacy Trust. (2025). Children and young people’s reading in 2025.

Vogrinčič Čepič, A., Mascia, T., & Aerila, J.-A. (2024). Reading for Pleasure: A Review of Current Research. New Zealand Journal of Educational Studies, 59, 49–71.