Le Syndrome de l’imposteur: quand le doute sur ses compétences épuise l’attention

Quand le doute sur ses compétences épuise l’attention

Céline, 45 ans — prénom d’emprunt — est cadre dans une multinationale. Elle consulte parce qu’elle se sent distraite, mentalement agitée et parfois incapable de commencer certaines tâches professionnelles. Elle se demande si elle présente un TDAH.

Lors du premier entretien, elle explique devoir vérifier plusieurs fois son travail par crainte de commettre une erreur. Pourtant, ses collègues et ses supérieurs sont très satisfaits de ses performances. Loin de la rassurer, leurs appréciations la mettent mal à l’aise : elle pense qu’ils surestiment ses compétences et redoute qu’ils finissent par découvrir qu’elle n’est « pas vraiment à la hauteur ».

Céline commet en réalité peu d’erreurs, mais au prix d’un contrôle important. Elle est rarement satisfaite de son travail et se dit presque toujours qu’elle aurait pu faire mieux. Lorsqu’elle procrastine une tâche importante, elle ne se repose pas : elle se réfugie dans des tâches secondaires, moins risquées et plus faciles à maîtriser.

Elle a grandi dans un environnement très exigeant, où les résultats scolaires étaient fortement valorisés et les élèves régulièrement comparés. Elle a brillamment réussi ses études, mais attribue son parcours à ses efforts, à son milieu favorisé et à la chance. Selon elle, une personne réellement intelligente ne devrait pas avoir besoin de travailler autant.

Les épreuves attentionnelles réalisées sont très bien réussies, malgré une anxiété et des doutes constants pendant leur passation. Un bon résultat aux tests ne suffit jamais, à lui seul, à écarter un TDAH. Néanmoins, l’ensemble de son histoire développementale, de son fonctionnement et de ses résultats ne soutient pas cette hypothèse.

Comment expliquer alors ses difficultés de concentration ?

Quand l’anxiété ressemble à un trouble de l’attention

Une partie des ressources mentales de Céline est mobilisée par ses préoccupations :

  • Ai-je oublié quelque chose ?

  • Mon travail est-il suffisamment bon ?

  • Que va-t-on penser de moi ?

  • Et si je faisais une erreur ?

  • Devrais-je vérifier encore une fois ?

Ces pensées occupent la mémoire de travail et compliquent le maintien de l’attention sur la tâche principale. Le contrôle permanent, les vérifications et l’anticipation des erreurs augmentent encore la charge mentale.

À cela s’ajoute une difficulté à se détendre. En l’absence de véritables périodes de récupération, les ressources attentionnelles finissent par s’épuiser. Céline ressent donc réellement une baisse de concentration, mais celle-ci semble principalement liée à l’anxiété, au perfectionnisme et au surinvestissement.

Son discours révèle également un décalage important entre ses compétences objectives et la manière dont elle les perçoit. Ce fonctionnement évoque ce que l’on appelle le phénomène de l’imposteur.

Qu’est-ce que le phénomène de l’imposteur ?

Le phénomène de l’imposteur a été décrit en 1978 par les psychologues Pauline Rose Clance et Suzanne Imes. Il correspond à une difficulté persistante à reconnaître ses compétences et à intégrer ses réussites, malgré des preuves objectives de celles-ci. La personne craint d’être démasquée comme moins compétente qu’elle ne paraît.

Il est souvent appelé « syndrome de l’imposteur », mais il ne s’agit pas d’un diagnostic psychiatrique. Il est donc plus juste de parler de phénomène ou de vécu d’imposture.

Il peut notamment se manifester par :

  • l’impression de tromper les autres sur ses capacités ;

  • la peur d’être un jour démasqué comme incompétent ;

  • la tendance à minimiser ses réussites ;

  • l’attribution des succès à la chance, aux circonstances ou à un travail excessif ;

  • une peur importante de l’erreur et de l’échec ;

  • des exigences très élevées envers soi-même ;

  • une difficulté à accepter les compliments et les évaluations positives.

Ce phénomène peut concerner aussi bien les femmes que les hommes et se rencontrer dans de nombreux milieux professionnels ou académiques. Les études observent des associations avec l’anxiété, les symptômes dépressifs, une faible estime de soi et l’épuisement, mais les taux varient fortement selon les populations et les outils utilisés.

Le cycle de l’imposteur

Une tâche importante déclenche la crainte d’échouer ou de ne pas être à la hauteur. La personne réagit alors généralement de deux manières.

Elle peut se surinvestir : travailler beaucoup plus que nécessaire, vérifier chaque détail et sacrifier son repos. Si elle réussit, elle conclut que cette réussite n’est due qu’à son travail excessif : « J’ai réussi parce que j’en ai fait trois fois plus que les autres. »

Elle peut également procrastiner. Commencer la tâche confronte directement au risque de ne pas atteindre le niveau attendu. La personne se tourne alors vers des activités secondaires qui lui donnent une sensation temporaire de contrôle.

Lorsqu’elle termine malgré tout son travail dans l’urgence et réussit, elle attribue le résultat à la pression de dernière minute ou à la chance. En cas d’échec, elle peut se dire qu’elle aurait réussi si elle avait commencé plus tôt. Dans les deux situations, ses croyances sur son incompétence sont protégées de la remise en question.

Le cycle se répète :

Doute → anxiété → surinvestissement ou évitement → réussite → minimisation de la réussite → nouveau doute.

Les succès ne suffisent donc pas toujours à restaurer la confiance, puisqu’ils sont systématiquement expliqués par des facteurs extérieurs ou temporaires.

Quel lien avec le perfectionnisme ?

Le phénomène de l’imposteur est fortement lié aux préoccupations perfectionnistes : peur des erreurs, crainte du jugement, impression de ne jamais satisfaire les attentes et besoin de paraître irréprochable.

Une méta-analyse de 2025 portant sur plus de 12 000 personnes montre que le lien est beaucoup plus marqué avec ces préoccupations qu’avec le simple fait d’aimer accomplir un travail de qualité. Autrement dit, le problème n’est pas de viser un résultat élevé, mais de croire que toute imperfection révélera une incompétence profonde.

Chez Céline, faire un effort est également interprété comme une preuve de manque d’intelligence. Cette croyance est trompeuse : la compétence n’est pas l’absence d’effort. Dans les tâches complexes, travailler, douter, demander conseil ou corriger son travail fait partie d’un fonctionnement professionnel normal.

Du surinvestissement à l’épuisement

La peur d’être démasqué peut conduire à travailler davantage pour continuer à « mériter » sa place. Comme la réussite n’est jamais véritablement intégrée, la personne ne ressent pas durablement le sentiment d’avoir suffisamment accompli.

Le repos peut alors provoquer de la culpabilité : tant qu’il reste quelque chose à améliorer, s’arrêter semble injustifié. Cette alternance entre hyperinvestissement, inquiétude et récupération insuffisante peut contribuer à l’épuisement professionnel.

Les études montrent une association entre le phénomène de l’imposteur, l’anxiété et le burnout. Cela ne signifie toutefois pas que l’imposture en est l’unique cause. La charge de travail, le manque de reconnaissance, l’insécurité professionnelle, la culture de l’organisation et les discriminations éventuelles doivent également être examinés.

Que se passe-t-il sur le plan cognitif ?

Le stress aigu mobilise temporairement l’organisme face à une difficulté. Lorsqu’il devient intense ou prolongé, il peut cependant réduire l’efficacité du cortex préfrontal, impliqué dans la mémoire de travail, l’inhibition, la flexibilité mentale et la régulation de l’attention.

Les inquiétudes prennent alors davantage de place, tandis qu’il devient plus difficile de trier les informations, de prendre une décision ou de rester concentré. Le sommeil est également souvent perturbé, ce qui augmente encore la fatigabilité cognitive.

Il serait toutefois excessif d’affirmer que le cortisol « rétrécit littéralement l’hippocampe » chez toute personne stressée ou qu’un burnout entraîne systématiquement une hyperactivité permanente de l’amygdale. Les effets du stress dépendent de sa durée, de son intensité, du contexte et des caractéristiques individuelles. Les études d’imagerie menées dans le burnout montrent des résultats intéressants, mais encore hétérogènes et insuffisants pour établir un profil cérébral unique.

Comment sortir de ce cycle ?

Pour Céline, l’objectif n’est pas de la convaincre qu’elle est exceptionnelle, mais de l’aider à évaluer ses compétences de manière plus réaliste et à ne plus faire dépendre sa valeur de performances parfaites.

Le travail thérapeutique peut notamment l’aider à :

  • repérer les pensées automatiques de dévalorisation ;

  • distinguer les faits de ses interprétations anxieuses ;

  • identifier sa contribution réelle à ses réussites ;

  • accepter un compliment sans le contredire ou le minimiser ;

  • remettre en question l’idée qu’une personne compétente réussit sans effort ;

  • définir ce qu’est un travail « suffisamment bon » ;

  • diminuer progressivement les vérifications excessives ;

  • commencer une tâche malgré l’incertitude ;

  • réintroduire de véritables activités de repos et de plaisir ;

  • apprendre à se parler de manière plus constructive.

Tenir une trace des réussites, des retours reçus et des stratégies utilisées peut aussi aider à construire une représentation plus juste de ses compétences.

Les interventions spécifiquement consacrées au phénomène de l’imposteur restent encore peu étudiées. Les données disponibles soutiennent surtout la psychoéducation, les échanges en groupe, le soutien des pairs, le mentorat et le travail sur les pensées et les comportements qui entretiennent le cycle. Leur efficacité précise doit encore être mieux évaluée.

En conclusion

Les difficultés de concentration ne sont pas toujours le signe d’un TDAH. L’anxiété, le perfectionnisme, la peur de l’erreur et le surinvestissement peuvent accaparer une part importante des ressources attentionnelles.

Le phénomène de l’imposteur conduit une personne compétente à douter constamment de sa légitimité et à invalider les preuves de sa réussite. Ce ne sont donc pas de nouveaux succès qui suffisent nécessairement à l’apaiser, mais un changement dans la manière de les interpréter.

Pour Céline, apprendre à reconnaître ses compétences, tolérer l’imperfection et protéger ses périodes de récupération constitue moins un relâchement de ses exigences qu’une condition pour préserver durablement ses capacités.

Catherine DEMOULIN
Neuropsychologue
Docteure en Sciences Psychologiques

Pour aller plus loin

  • Clance, P. R., & Imes, S. A. (1978). The Impostor Phenomenon in High Achieving Women: Dynamics and Therapeutic Intervention.

  • Bravata, D. M., et al. (2020). Prevalence, Predictors, and Treatment of Impostor Syndrome: A Systematic Review.

  • Para, E., Dubreuil, P., Miquelon, P., & Martin-Krumm, C. (2024). Interventions Addressing the Impostor Phenomenon: A Scoping Review.

  • Hill, A. P., & Gotwals, J. K. (2025). A Meta-analysis of Multidimensional Perfectionism and Impostor Phenomenon.

  • Chassangre, K. — Le syndrome de l’imposteur : les clés pour changer d’état d’esprit !

  • Chassangre, K. — Traiter la dépréciation de soi : le syndrome de l’imposteur.